« Pasteur Yves Kéler, retraité de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg d'Alsace
et de Lorraine (ECAAL)/Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL)
»

*1939 - † 2018


AUSCHWITZ


                  JE CHANTE UN CHANT BIEN INUTILE 
                       Ich singe ein zweckloses Lied


           CHANT DE L’ENFANT QUI A DONNE A SA MERE
                    SON DERNIER BOUT DE PAIN
               Das Lied vom Kind das der Mutter
                 sein letzes Brot geschenkt hat

 

 

je chante un chant bien inutile

demandez-moi pourquoi

je dis je ne sais pas

dois-je taire ma voix 

 

un chant pour un enfant

de dix et de mille ans

et qui à Auschwitz

était encor en vie

 

son nom et d’où il vient

Je n'en sais rien

je ne l’ai jamais vu

ni ne l’ai connu

 

je sais que sa mère

était près des fils derrière

au camp des femmes

à la route du camp

 

c’est un de ces jours

que tout est arrivé

que l enfant a cru voir

sa mère de l’autre côté.

 

ceux que la mort marque

se ressemblent tous

mais le fils remarque

sa mère entre toutes

 

un jour, au matin, 

ce fut la sélection

l’enfant devait mourir

il le savait déjà

 

la droite, la gauche, droite, gauche,

l’enfant montre sa main

à la mort gantée

La montre et s’en va

 

il restait à l’enfant

quelques heures à vivre

jusqu’à ce qu’il y ait de la place

dans le four et dans les fosses

 

il a passé en silence

les dernières heures

accroupi par là

et pensant à sa mère

 

il voulut lui écrire

mais n’avait pas de papier

ni encre, ni plume

alors il lui a écrit

 

sur un morceau

d’un sac de ciment

qu’il avait enfilé

pour sous-vêtement

 

pour l’encre il prit

son sang et pour

la plume à écrire

un fil de fer barbelé

 

il écrivit  chère mère

je t’envoie quelque chose

dont je n’ai plus besoin

je dois aller au gaz

 

mère je te donne

maintenant la main

pour l’adieu  ce soir

je serai brûlé

 

le feu sera mon linceul

la fumée ma tombe

je dois mourir

avant d’avoir vécu

 

tu m’as donné la vie

ils me donnent la mort

je te donne ce que j’ai

un morceau de pain

 

18. mère aussi longtemps

que tu seras en vie

tu penseras à moi

quand tu mangeras du pain

 

prends donc et mange

ma ration de pain

je t’embrasse,

moi ton fils fidèle

 

il a écrit ainsi

et par dessus la clôture

il a jeté le pain et la lettre

dans le camp des femmes

 

alors sont venus

de grands camions

qui ont emporté

tout un avenir d’enfants

 

les enfants étaient chacun

à sa détresse

silencieux et calmes

comme déjà morts

 

l’enfant fut très vite

avec le chargement silencieux

amené au crématoire

pour être gazé

 

et dut entrer nu

dans la chambre à gaz

la porte fut fermée

il a encore vu

 

comment pleuvaient sur tous

des cristaux bleus

tombant d’un trou

dans le plafond

 

quand le jour s’acheva

au repas du soir

l’enfant était déj

 gazé et mort

 

quand le soleil

fut bas dans le ciel

l’enfant était brûlé

et en cendres

 

quand vint la nuit

au souffle frais

l’enfant était déjà

fumée dans le ciel

 

sur le sol la mère

assise a mâché

elle a mangé le pain

en regardant là-haut

 

vers le ciel où noirs

vont les nuages de fumée

elle a cherché son enfant

ne l’a pas vu

 

maintenant le pain est mangé

les fours sont froids

l’enfant qui avait dix ans

a maintenant mille ans

 

rien n’est resté de lui

sauf dans le vent

où vole peut-être une poussière

du bon enfant

 

mère et bourreaux

sont morts depuis longtemps

reste encore un temps  chant 

de l’enfant et de son pain

 

reste toi

reste du moins toi encore

reste et laisse l’enfant mort

vivre encore un peu de temps

avant la vide éternité

de la mort et de l’oubli

 

 

 

 

1. Ich singe ein zweckloses Lied

Wenn ihr mich fragt warum

Sage ich  ich weiß nicht

Vielleicht blieb ich besser stumm

 

2. Mein Lied ist für ein Kind

Das zehn und tausend Jahr

Alt und in Auschwitz

Noch am Leben war

 

3. Wie es hieß  wo’s herkam

Ich weiß es nicht

Weiß nicht wie es aussah

Es hat kein Gesicht

 

4. Ich weiß seine Mutter

War hinter einem Zaun

An der Lagerstraße

Im Lager der Fraun

 

5. Und an manchen Tagen

Ist es geschehn

Daß das Kind geglaubt hat

Die Mutter zu sehn

 

6. Die der Tod zeichnet

Sehn alle gleich aus

Doch das Kind fand die

Mutter heraus

 

7. An einem Morgen

War Selektion

Das Kind mußte sterben

Und wußte es schon

 

8. Rechts links rechts links

Zeigte die Hand

Zum Tod im Handschuh

Zeigte und verschwand

 

9. Da blieben dem Kind noch

Ein paar Stunden Leben

Bis Platz war im Ofen

Und in den Gräben

 

10. Die letzten Stunden

Hat es still verbracht

Dagehockt und an die

Mutter gedacht

 

11. Es wollte ihr schreiben

Hatte kein Papier

Keine Tinte und Feder

Da schrieb es ihr

 

12. Auf einem Stück von

Einem Sack Zement

Das hat es getragen

Als Unterhemd

 
13. Statt Tinte nahm es

Sein Blut und statt

einer Schreibfeder

Stacheldraht

 

14. Es schrieb  liebe Mutter

Ich schicke dir was

Ich nicht mehr brauche

Ich muß ins Gas

 

15. Mutter ich geb dir

Jetzt meine Hand

Zum Abschied abends

Bin ich verbrannt

 

16. Feuer mein Totenhemd

Rauch mein Grab

Ich muß sterben eh

Ich gelebt hab

 

17. Du gabst mir Leben

Sie geben mir den Tod

Ich geb dir was ich hab

Ein Stück Brot

 

18. Mutter solang du

Am Leben bist

Sollst du an mich denken

Wenn du Brot ißt

 

19. Also nimm an und iß

Meine Brotration

Ich umarm und küsse dich

Dein treuer Sohn

 

20. So hat es geschrieben

Und über den Zaun

Brot und Brief geworfen

Ins Lager der Fraun

 

21. Dann sind sie mit großen

Lastern gekommen

Und haben eine Zukunft

Kinder mitgenommen

 

22.Die Kinder waren alle

In ihrer Not

So still so leise

Als wärn sie schon tot

 

23. Das Kind wurde eilig

Mit der stillen Fracht

Ins Krematorium zum

Vergasen gebracht

 

24. Es mußte nackt in

Die Gaskammer gehen

Die Tür wurde zugemacht

Es hat noch gesehn

 

25. Wie auf alle Regen

Von blauen Kristalln

Aus einem Loch in

Der Decke falln

 

26. Als der Tag zu Ende

Ging im Abendrot

Da war das Kind schon

 Vergast und tot

 

27. Als die Sonne

Tief am Himmel stand

Da war das Kind schon

Zu Asche verbrannt

 

28. Als die Nacht kam

Mit kühlem Hauch

War das Kind schon

Im Himmel Rauch

 

29. Die Mutter hat am Boden

Gesessen und gekaut

Sie hat das Brot gegessen

Und dabei hochgeschaut

 

30 .Zum Himmel wo schwarze

Rauchwolken gehen

Sie hat ihr Kind gesucht

Hat es nicht gesehn

 

31. Jetzt ist das Brot gegessen

Die Öfen sind kalt

Das Kind das zehn Jahr war

Ist tausend Jahr alt

 

32. Nichts ist geblieben

Von ihm bloß im Wind

Fliegt vielleicht ein Staubkorn

Vom guten Kind

 

33. Mutter und Mörder

Sind lange tot

Bleib du noch eine Zeit Lied

Vom Kind und seinem Brot

 

34. Bleib du

Bleib wenigstens du noch

Bleib du und laß das tote Kind

Noch leben eine kleine Zeit

Vor der leeren Ewigkeit

Des Tods und der Vergessenheit

 

 

 

 

Texte Ich singe ein zweckloses Lied
Anonyme, lieu ? Auschwitz probablement
fr. : Yves Kéler, 27.2.2014 Bischwiller


Le texte

On ne sait pas qui l’a écrit. Est-ce un prisonnier rescapé ou un auteur qui a entendu les témoignages des survivants. Il connaît bien le fonctionnement du camp. Il sait que le camp des femmes est le long de la route du camp par laquelle passaient les convois vers les deux crématoire. Il sait comment se déroulaient les sélections en file indienne. Il sait que le Cyclon B tombe en paillettes bleues du plafond. Il sait que chambre à gaz et fours étaient fréquemment engorgés, malgré la rapide exécution de la tâche, qui a permis des records de 12.000 personnes tuées et brûlées en une seule journée.

Sur ce fond à la résonance authentique se déroule une scène poignante d’enfant gazé. Celui-ci est calme, comme les autres, sachant qu’il n’y a aucune échappatoire. Il a cette simplicité de l’enfant qui ne se raconte pas d’histoire pour espérer encore contre toute réalité. Comme les autres, il est seul avec sa douleur, mais l’affronte dignement, et consciemment jusque dans la chambre à gaz où son dernier spectacle est le miroitement des cristaux bleus..

Il ne reste rien de l’enfant, ni de sa mère, ni même des bourreaux. Le temps efface tout, les mémoires ont disparu. Seul le chant rend une existence et une présence aux disparus. De là l’invocation au chant de rester encore un peu, pour prolonger ce qui se peut.

« Ich singe ein zweckloses Lied – Je chante un chant sans utilité » : c’est la pensée juive. Le plus tragique atteint à l’inutile, car on ne sait pas quoi en faire. Et à quoi bon en parler : « Vielleicht blieb ich besser stumm – Peut-être ferais mieux de me taire. » Qu’est-ce que cela changera ? L’enfant est mort, comme tant d’autres, il ne reviendra plus. A nous de poursuivre. Mais si le chant ne s’écrit pas, s’il n’est pas chanté, l’enfant est mort pour rien, puisqu’on n’en saura rien. Alors il faut composer le chant et le chanter, pour que l’enfant vive dans notre mémoire et que nous relevions le défi. C’est la réponse qu’à la fin l’auteur donne à sa question du début.

La rédaction du chant soulève une question. J’en ai trouvé deux formes. Une au texte continu sans alinéa et sans ponctuation, formant une colonne aux vers courts, se lisant continûment sans respiration marquée. C’est peut-être la forme originale. Car la deuxième forme, qui divise en strophes de 4 vers, coupe manifestement certaines phrases au mauvais endroit. J’ai donc pensé combiner les deux formes, en gardant la numérotation pour plus de clarté, mais en laissant le texte sans ponctuation et en minuscules, pour conserver l’impression de texte continu d’un seul mouvement.

 

 

 

 

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