« Pasteur Yves Kéler, retraité de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg d'Alsace
et de Lorraine (ECAAL)/Union des Eglises Protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL)
»

*1939 - † 2018

POEMES DES GUERRES NAPOLEONIENNES, 1er EMPIRE

      UN SOIR, QUAND POUSSAIENT LE FROID ET LA MORT
                  An einem Abend, als des Todes Weh

                              Russische Szene

                             Albert Knapp, 1833

1. Un soir, quand poussaient le froid et la mort
    Des vastes steppes russes les Français,
    Et que sur la neige, le cosaque encor
    D’un sabre sans pitié les abattait,
    Un colonel, avec son adjudant,
    Pour la nuit s’abritait contre le vent
    Dans une hutte sans feu ni table,
    Où des cochons avaient occupé l’étable.

2. Les deux guerriers regardaient dans la nuit,
    Heureux malgré tout du pauvre abri,
    Remerciant Dieu qui les avait conduits
    A ces planches sales, mais jusqu’ici.
    Quand jusqu’à ras de l’âme monte l’eau,
    Que la mort rôde, l’espoir fait défaut,
    On sait avec peu se tirer d’affaire
    Et faire monter à Dieu sa prière.

3. Mais après juste une heure de repos,
    Arriva une troupe de soldats.
    Un feu monte, autour se forme un anneau
    Bariolé, manteaux, fourrures, drap,
    Curieux théâtre, étrange, éclairé
    Par la lune, sur le dur sol gelé,
    Et le maigre feu sous le ciel d’étoiles,
    Comme tendu de velours et de voiles.

4. La vieille garde impériale ils étaient ;
    Leur œil était clair, vif encore, brillant,
    Cet œil que sur les canons ils jetaient
    Dans le danger, le bruit tonitruant.
    « La garde meurt, elle ne se rend pas ! »
    De même ici, dans la neige et le froid.
    Et au lieu que du froid ils se lamentent,
    De leur gloire et du passé ils racontent.

5. « Te souviens-tu de Lodi, de Mantoue,
    Comment nous avons franchi le grand col.
    Toi qui étais près, quand Desaix mourut,
    Comment il périt devant Marengo.
    Vous là-bas, aux Pyramides vous étiez,
    Et vous, à Aboukir vous vous battiez.
    Et nous, quand les drapeaux de Mack s’abaissent,
    Qu’à Elchingen Ney manœuvre les masses !

6. Austerlitz sera le jour le plus beau !
    Là l’aigle français monta dans les airs.
    Plus d’un survivant des combats d’Eylau
    Gît dans la glace, épargné par le fer !
    Toi là, sergent, Madrid et sa chaleur
    Feraient du bien à ton ventre, à ton cœur.
    Et toi, n’es tu pas décoré de l’ordre
    Des mains de Lannes devant Saragosse ?

7. On parle à travers les rangs –qu’il fait froid !-
    Est-ce que les étoiles voient cela ?
    L’ancienne gloire ne reviendra pas
    Mais ça réchauffe les pieds et les bras.
    Le feu s’éteint tout doux. Le cuisant Nord
    Fige les mots sur les lèvres des morts.
    Et les voix baissent, le bruits se font faibles,
    Les héros dorment, avec eux leurs fables.

8. Bientôt tout est calme. Au matin, l’anneau
    De cadavres, raides, le feu est éteint.
    De leur hutte, regardent, à l’aube tôt, 
    Le colonel, l’adjudant, le cœur étreint.
    Ils passent le cercle, vers l’horizon,
    Saluant ces morts dans la neige en rond,
    Ces ombres fortes, aux formes puissantes,
    Le poing à l’épée, la main brandissante.
   
9. Le colonel fut traversé d’un coup
    Par un vœu qui lui revint, brusque, au cœur, 
    Lu dans un livre de chant à Moscou,
    Le jour de l’incendie, dans la chaleur:
    « Je te prie, Dieu, par le sang de Jésus-Christ,
    Quand viendra ma mort, reçois mon esprit ! »
    Le chant ne voulait plus quitter son âme.
    A la vue de ces morts, avec leurs armes !
   

Texte       An einem Abend, als des Todes Weh       
               Albert Knapp 1833 (1798-1864)
               fr. : Yves Kéler, 26.7.2010

dans        Auswahl Deutscher Gedichte für höhere Schulen,
              Theodor Echtermeyer, 34. Auflage 1903 (1. 1836),
              978 Seiten, Halle, Verlag des Waisenhauses, page 492

Albert Knapp, né le 25 juillet 1798 à Tübingen, diacre à Kirchheim-sous-le-Teck, Pasteur de ville à la Stiftskirche à Stuttgart, où il mourut le 18 juin 1864.


Texte original

   

Le texte

       
L’évocation des campagnes de l’Empire

        Ce poème, conformément à son titre : « Scène russe », est une excellente évocation de la retraite de Russie.

        Les strophes 5 et 6 font un remarquable résumé, dans l’ordre chronologique, des guerres de la République et de l’Empire. Lodi (10 mai 1796) et Mantoue ( siège le 5 juin 1796, capitulation le 2 février 1797)sont des batailles de la campagne d’Italie de 1796-97. Le « grand col » est celui du  Grand Saint-Bernard, qui passe du Valais suisse à la vallée d’Aoste italienne. Bonaparte le franchit du 15 au 21 mai 1800, avec 30.000 hommes, tombant ainsi dans le dos des Autrichiens. (A la différence d’Hannibal, qui a probablement pris le Petit St Bernard, entre la Tarentaise et le val d’Aoste).

        Suit la campagne d’Egypte en 1798, avec la bataille des Pyramides (21 juillet 1798), où Bonaparte repoussa 10.000 cavaliers mamelouks. C’est là que Bonaparte lança la fameuse phrase : « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » Suivit la bataille d’Aboukir (25 juillet 1799), dans laquelle furent anéantis les Mamelouks.

        On passe à l’Empire, avec la reddition, le 20 octobre 1805, du maréchal autrichien Mack avec 40.000 hommes, encerclés à Ulm, en Bavière occidentale. La bataille qui l’a précédée fut menée par Ney à Elchingen, le 14 octobre.

        Avec la strophe 6, on passe à la suite de cette campagne et au triomphe de l’Empire : la bataille d’Austerlitz, (ou Slavkov) en Théchie, le 2 décembre 1805, 1er anniversaire du couronnement de Napoléon., bataille qu’on appela « bataille des trois empereurs », car Napoléon y combattit les empereurs Alexandre I er de Russie et Joseph II d’Autriche, présents sur le terrain. 

        Puis la campagne de Prusse de 1806-1807, avec la bataille de Preussisch Eylau, en Prusse orientale, au sud de Königsberg, les 7-8 février, contre les Russes. La bataille fut confuse et indécise, et la victoire difficile, mais très meurtrière : 40.000 Français y moururent, ce qui lui valut l’appellation de « boucherie d’Eylau ». Cette victoire conduira au Traité de Tilsitt avec la Russie, les 7 et 9 juillet 1807, au détriment de la Prusse. Celle-ci réarmera et sera la grande force motrice des Guerres de Libération allemande de 1813, qui produiront les nombreux poèmes que nous examinons.

        En dernier est évoquée la campagne de Portugal et d’Espagne, da,s laquelle l’aigle impérial perdit plumes et superbe devant la « guerilla » (petite guerre, mot espagnol qui entra dans la langue française en 1820, par Stendhal) du peuple espagnol et les troupes de Wellington, le futur vainqueur de Waterloo. En janvier 1809, eut lieu un des rares succès français : la capitulation de Saragosse, défendue par l’anglais Parafox, devant Lannes. A cette occasion, la légion d'honneur fut donnée à un certain nombre de soldats et officiers, évènement signalé à la fin de la strophe 6 "dein Orden vor Saragosse - ta décoration devant Saragosse." 
       
        La « Vieille garde », évoquée à la strophe 4, est née en 1809 de la division en jeune et vielle garde de la « Garde impériale », crée en en 1804. La vielle garde regroupait les meilleurs officiers soldats, très expérimentés. Sa célèbre devise : « La garde meurt, mais se rend pas », prononcée en dernier à Waterloo, le 18 juin 1815, est citée. La Garde impériale atteignit 60.000 hommes en 1812, et fut une des plus glorieuse troupe d’élite française, redoutée par les ennemis.


Le cantique « Wer weiss, wie nahe mir mein Ende »

        Albert Knapp, qui fut pasteur à la Stiftskirche de Stuttgart, a été u spécialiste du Kirchenlied, le chant d’Eglise protestant allemand. Cet hymnologue a publié en 1835 un compendium de cantiques, apppelé « Evangelischer Liederschatz – Trésor des cantiques protestants ». Il achève ici son poème par un extrait d’un célèbre cantique d’enterrement : « Wer weiss, wie nahe mir mein Ende ! Hin geht die Zeit, her kommt der Tod  – Qui sait combien ma fin est proche! Le temps s’en va, s’en vient  la mort. »

        Ce chant extrêmement connu faisait partie de la culture allemande comme catholique. Il a été composé en 1686, par la comtesse Ämilie Juliane von Schwarzburg-Rudolstadt. Elle naquit en 1637, au château de Heidecks-Rudolstadt, comme fille des comtes de Barby, rendus fugitifs par la Guerre de Trente ans (1618-1648). Elle décéda en 1706 comme comtesse de Rudolstadt. Elle est une des nombreuses personnes nobles d’Allemagne qui ont composé des chants d’Eglise, en particulier sous l’influence du prépiétisme, représenté par Paul Gerhardt (1607-1676), son aîné de 30 ans, et du piétisme de Spener (1635-1705), son contemprain.

        Dans son cantique de 1686 elle intègre une prière des mourants : «  Mein Gott, ich bitt durch Christi Blut : Machs nur mit meinem Ende gut – Mon Dieu, je prie par le sang de Jésus-Christ : Accorde-moi une bonne fin. » Cette parole achève le cantique, qui développe le Psaume 39, verset 5 : « Eternel, dis-moi quel est le terme de ma vie, quelle est la mesure de mes jours. » Cette finale provient de la contraction de l’incipit du chant d’un autre auteur, de Johann Hermann Schein : « Machs mit mir, Gott, nach deiner Güt » , en : « Machs nur mit meinem Ende gut », les deux vers ayant le même rythme  :

              Machs mit mir, Gott, nach dei-ner Güt        Schein
              Machs nur mit mei-   nem  En- de  gut        Ämilie

        Mais cette évocation placée dans l’esprit d’un colonel français paraît irréaliste. Si celui-ci est français – pas forcément de la Garde, le texte ne le dit pas - d’où connaît-il ce cantique protestant allemand. ? Etait-il allemand, d’une des nombreuses armées de pays allemands incorporés dans la Grande armée de Russie ? Ou alsacien, protestant et bilingue ? Knapp les présente comme chrétiens, priant et remerciant Dieu à la strophe 2. Les différents hypothèses sont possibles. Mais Knapp dit littéralement : « In einem alten Buch, das an bestaubten Ort  Er jüngst gesehn in Moskaus Graugewühl – Dans un vieux livre, qu’à un endroit poussiéreux,  Il avait vu récemment dans le l’horrible tumulte de Moscou.» Un vieux livre, éventuellement de cantiques, en un coin poussiéreux de Moscou, pendant le récent l’incendie et les combats en ville ? Pourquoi le livre serait-il vieux, alors que ces cantiques étaient couramment utilisés ? De quel lieu parle-t-il ? Une église luthérienne allemande de Moscou, ou bien la maison d’un allemand luthérien de Moscou ? Mais pourquoi empoussiérée ? Peut-être par les cendres de l’incendie, ou la chute de bâtiments à proximité ? Et ce colonel, a priori français, aurait su l’allemand, qui plus est en gothique, dans lequel quasiment tous les livres, surtout les recueils de chant, étaient imprimés ? Si la scène du départ des deux militaires n’est pas irréaliste à la fin du texte, la citation le paraît. Le tout donne l’impression d’une mise en scène un peu théâtrale, comme les « morales » des poèmes ou des fables, plaquée à la fin du poème. Pourquoi pas ?

        L’inclusion de cette citation dans cette scène finale semble plutôt viser le lecteur allemand, qui comprend l’allusion au cantique, que la véracité historique.
 
La légende napoléonienne en Allemagne

        De même qu’il y a une légende napoléonienne en France après 1815, issue des récits des vétérans , il y en eut une en Allemagne. Pour deux raisons : l’Allemagne fut occupée par les armées de la Révolution et de l’Empire de1800 à 1813, soit 14 années. Comparez avec l’occupation allemande de 1939-1944, soit 5 années, c’est presque le triple de temps. Cela a marqué. Malgré la tyrannie que cette occupation était progressivement devenue et les haines qu’elle a suscitées, beaucoup d’idées libérales françaises avaient pris pied en Allemagne. Ces idées furent réprimées après la Restauration royaliste de 1814-15. Une certaine nostalgie apparut dans les années 1815-1830, qui allait conduire à la Révolution de 1848 en Allemagne comme en France.

        D’autre part, beaucoup de soldats allemands, provenant de la vingtaine de pays de la Confédération du Rhin, que Napoléon avait créée en 1806 et dont il était le « Protecteur », avaient participé aux Guerres de l’Empire, et surtout à la campagne de Russie de 1812 : Bavarois, Saxons, Hannovriens, Westphaliens, etc… (Cette Confédération disparut en 1813). A Munich fut érigé un monument en forme de très grand obélisque, à la mémoire des 40.000 Bavarois, « tombés pour la Patrie », comme le dit l’inscription. Euphémisme pour cacher qu’ils étaient morts à cause de l’alliance du duc de Bavière, que Napoléon avait fait roi, avec ce dernier. Alliance concrétisée par le mariage d’Eugène de Beauharnais avec la fille du roi de Bavière. Le beau-fils de Napoléon, qui avait été un général important et vice-roi d'Italie, resta en Bavière, y mourut en 182’ et y est enterré.

        Ces vétérans créèrent eux aussi une légende napoléonienne allemande, par certains côtés différente de la française. Les Français accentuaient les triomphes militaires, les Allemands exprimaient leur compassion pour les morts et leur étonnement pour la folie de Napoléon d’envahir la Russie. Notre poème évoque fortement cette compassion. Cette mémoire reviendra à la surface lors des invasions allemandes de la Russie en 1914 et 1942. Et on en peut rapprocher certains traits avec les sentiments des Allemands après l’effondrement de l’Allemagne nazie en 1945.

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